Carnet de route

Le Grand Réveil: boucle par le col de la Pale depuis Fallavaux

Le 11/05/2020 par Lucien Vinciguerra

Le Réveil sonne à 10h. Pas un réveil ordinaire, non, Le Grand Réveil. Nous parvenons tous les deux à nous dresser dans le lit. Les os rouillés grincent un peu, mais les articulations fonctionnent encore. Nous nous étirons, déplions chaque membre, et nous mettons debout, dans le noir, sur nos jambes frêles et maigres. Ça titube, bien sûr, cela faisait si longtemps qu’il ne nous était pas arrivé d’être debout. Mais ça tient.
Il faut s’habiller. Où ranger les replis graisseux accumulés autour du ventre ces dernières semaines ? Au dedans ou au dessus du pantalon ? Chacun son choix au fond, et nous nous dirigeons à tâtons vers les fenêtres d’où entrera bientôt la lumière. Elles s’ouvrent sans difficulté, mais un bruissement d’ailes envahit alors le silence de la maison. Nous sentons le frôlement des chauve souris dans le noir. Sacrées chauve souris ! C’est elles au fond qui sont à l’origine de toute cette histoire, et nous songeons un instant que nos compagnonnes de confinement sont peut-être les cousines de celles de Wuhan.
Mais il n’est pas temps de méditer, continuons, la montagne nous attend. Les volets, eux, résistent. On tire, on pousse, ils ne s’ouvrent pas. Finalement, dans un craquement sourd, l’un d’eux cède et claque d’un coup. Malgré notre faiblesse, nous sommes venus à bout du lierre qui a envahi la façade. Mais où est la lumière ? Devant nous devrait s’ouvrir le monde, avec l’herbe, le soleil, les arbres, le ciel, toutes ces choses qu’il y avait avant. Mais il n’y a rien.  Rien qu’une surface uniforme, sombre, légèrement rosée. Où est le monde ? Est-ce cela le monde maintenant ?
Les paupières ! Ce sont les paupières ! Je me souviens, avant, quand on se levait, il fallait ouvrir les paupières. Comment avons-nous pu oublier ? Ouvrons-les ! Vite ! Ouvrons !... Mais elles ne s’ouvrent pas.  Elles sont collées l’une à l’autre par de petites adhérences de chair. Hé oui, deux mois suffisent  à déclencher le processus évolutif qui, si nous avions été confinés une semaine de plus, nous aurait transformé irréversiblement en mammifères cavernicoles. Il était temps. A l’aide d’une lame de rasoir, je détache délicatement les petits ligaments entre les deux paupières de Jehanne et elle fait ensuite de même avec moi. Nous sortons, ouvrons les yeux, le monde est là, aussi beau qu’avant, mais plus humide.
La suite est plus simple : voiture jusqu’à Fallavaux. Ascension entre nuages et éclaircies, puis pluie fine plutôt agréable. Enfin, une boucle nous fait passer par le sanctuaire de la Salette, et redescendre dans la vallée. Les guiboles flageolent un peu, mais résistent. Je n’aurais jamais pensé trouver autant de plaisir dans une simple randonnée. Ne faut-il pas remercier ces deux mois de privation ?
Quoi qu'il en soit, un grand merci à tous ceux qui ont sans barguigner pris leur part de la tragédie actuelle, en renonçant pendant deux petits mois à toutes leurs activités de montagne, et en permettant ainsi, chacun individuellement de façon infime, mais tous collectivement de façon significative, de réduire l’accidentologie et la pression sur les hôpitaux. Espérons juste qu’il ne faudra pas recommencer dans un mois.

 







CLUB ALPIN FRANCAIS LA MURE MATHEYSINE
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